Plus de 50 % des croissances externes échouent à créer de la valeur : selon KPMG, 83 % des fusions-acquisitions ne produisent aucun avantage et plus de la moitié détruisent de la valeur. Les principaux échecs proviennent d'une intégration culturelle et opérationnelle insuffisante, notamment dans les domaines commerciaux et ressources humaines, où les dirigeants négligient souvent l'alignement des équipes et des clients au profit des seuls termes financiers.
Plus de la moitié des opérations de croissance externe n’atteignent pas leurs objectifs initiaux et détruisent de la valeur au lieu d’en créer. En Suisse romande, où le tissu économique est dominé par des PME structurées en SA ou en Sàrl, cette réalité concerne directement les dirigeants qui envisagent d’accélérer leur développement par acquisition. Comprendre les ressorts de ces échecs, c’est déjà se donner les moyens de les éviter.
Un constat statistique préoccupant
Les opérations d’acquisition d’entreprises restent des exercices périlleux. Au moins la moitié d’entre elles n’atteignent pas les synergies escomptées, générant des coûts souvent sous-estimés lors de la phase de négociation. Les travaux de KPMG sur le sujet montrent que près de 83 % des fusions-acquisitions n’ont produit aucun bénéfice mesurable, et qu’une majorité d’entre elles ont en réalité érodé la valeur des entités concernées. Pourquoi autant de repreneurs, pourtant bien conseillés, se retrouvent-ils dans cette situation ?

Une explication récurrente tient au déséquilibre entre le temps consacré à la négociation des conditions financières et juridiques, et celui accordé à la préparation opérationnelle de l’intégration. L’attention se concentre sur le closing, alors que le véritable défi commence le lendemain de la signature. Il convient de rappeler que toute acquisition d’une SA (dont le capital minimum est de 100 000 CHF, libéré à 50 %) ou d’une Sàrl est encadrée par le Code des obligations (CO), qui fixe les règles de gouvernance, de transfert d’actions et de responsabilité des dirigeants.
Les deux grandes catégories de motifs d’acquisition
Lorsqu’une entreprise romande décide de croître par acquisition, les raisons invoquées se répartissent généralement en deux grandes familles : les motifs opérationnels et les motifs support.
Les motifs opérationnels regroupent tout ce qui touche directement à la relation client, à l’offre de produits ou de services, et à la conquête de nouveaux marchés. Les motifs support, quant à eux, visent à optimiser les fonctions transverses : approvisionnement, systèmes d’information, ressources humaines, finances.
Si l’harmonisation des outils informatiques ou des processus RH peut sembler ardue, elle reste techniquement gérable dans la mesure où ces fonctions ne sont pas directement exposées à la clientèle. Un changement de procédure suffit souvent. En revanche, l’intégration des cultures commerciales respectives constitue le facteur déterminant du succès ou de l’échec de l’entité combinée. C’est précisément là que la plupart des opérations butent.
Pour la fonction commerciale — celle qui génère le chiffre d’affaires — fusionner deux organisations ayant chacune leurs réseaux, leurs habitudes et leurs approches du marché est un exercice bien plus complexe. Les gains espérés en termes de parts de marché ou de rationalisation des coûts ne se concrétisent que si cette intégration est soigneusement anticipée.
Acquérir un concurrent : une stratégie à double tranchant
L’acquisition d’un concurrent direct en Suisse romande présente un avantage évident : éliminer une pression concurrentielle tout en captant une base de clientèle établie. Mais cette logique comporte des pièges.
La rationalisation de gammes de produits autrefois concurrentes ne garantit en rien la fidélité des clients de l’entité reprise. Lorsque des offres sont fusionnées ou supprimées, une partie des acheteurs historiques peut choisir de se tourner vers d’autres fournisseurs. L’augmentation de la base client anticipée se révèle alors partielle, voire illusoire.
Pour les entreprises de services — particulièrement nombreuses dans les cantons romands — la question est encore plus sensible. Le capital humain constitue bien souvent l’essentiel de la valeur acquise. Si des collaborateurs clés quittent la structure avant ou peu après la reprise, le repreneur se retrouve à avoir financé en CHF une coquille vide, dépourvue de la substance humaine qui justifiait l’investissement.
Négliger employés et clients : une erreur souvent fatale
La réussite d’une opération de croissance externe repose en grande partie sur la manière dont les parties prenantes — collaborateurs et clients — perçoivent et vivent la transition. Ces deux catégories d’acteurs doivent être informées rapidement, clairement et régulièrement de la façon dont les changements les concerneront concrètement.
Pour structurer efficacement cette intégration, les responsables des deux entités doivent conduire une analyse rigoureuse portant notamment sur :
- La façon dont les équipes des deux structures seront organisées, en tenant compte des cultures d’entreprise respectives et des méthodes de travail établies.
- L’existence d’un plan d’intégration détaillé, avec des responsables désignés et des jalons clairement définis.
- Les modalités de convergence des portefeuilles produits ou services : toute suppression d’une offre risque de rediriger les clients concernés vers la concurrence, réduisant d’autant les synergies commerciales escomptées.
- Le positionnement de l’entité acquise par rapport aux marchés existants : s’agit-il d’un marché adjacent, complémentaire ou totalement distinct ? La réponse conditionne le niveau d’autonomie à conserver.
- La comparaison des gammes de produits et services dans le cas d’un même marché : certains sont-ils redondants, d’autres complémentaires ou susceptibles d’enrichir l’offre globale ?
- La gestion du temps dans le processus d’intégration : des changements imposés brutalement fragilisent le moral des équipes, génèrent de la résistance et dégradent la qualité du service rendu aux clients.
- La communication interne et externe : des messages réguliers et transparents permettent de contenir les rumeurs, de maintenir l’engagement des collaborateurs et de préserver la confiance des clients.
En définitive, la motivation collective des équipes des deux structures est un levier tout aussi déterminant que la qualité du montage financier. Une acquisition bien structurée juridiquement — notamment dans le respect des dispositions du Code des obligations (CO) et, le cas échéant, de la Loi sur la fusion (LFus) — ne produira ses effets que si l’humain est placé au cœur du projet d’intégration. Par ailleurs, sur le plan fiscal, le cédant résidant en Suisse romande bénéficie en principe de l’exonération des gains en capital privés prévue à l’article 16 LIFD, ce qui constitue un avantage décisif dans la structuration de la transaction — à condition de ne pas tomber dans les pièges de la Liquidation Partielle Indirecte (LPI) en cas de vente à une holding.
La clarté des objectifs, la rigueur du plan d’exécution et l’implication sincère des responsables des deux entités constituent les véritables garanties d’une croissance externe créatrice de valeur en Suisse romande.
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